Samedi 14 Décembre 2019

Élections 2015 au Burkina: Lu pour vous, le projet de société du candidat Zeph

La campagne pour les élections présidentielles a commencé depuis maintenant une semaine au Burkina Faso. A chaque escale d’un candidat, la presse burkinabè dans son ensemble se contente de présenter des extraits de discours et des interviews, mais ne dit pas grand-chose sur ce qui se passe effectivement sur le terrain. Par exemple, on ignore combien de militants ils rassemblent, comment les meetings sont organisés et comment les Burkinabè accueillent leurs idées. On remarque aussi une insuffisance de questionnement sur le contenu des programmes des candidats. Nous estimons que le rôle des analystes est de décortiquer les programmes politiques pour faire ressortir les insuffisances afin que le citoyen puisse prendre une décision informée. Durant la campagne, Burkina Thinks proposera une série d'analyses pour alimenter le débat et la réflexion sur les candidats et leurs programmes.  Retenir toutefois que les opinions exprimées ne constituent nullement un rejet ou un soutien à un quelconque candidat.

Durant la campagne, Burkina Thinks proposera une série d'analyses pour alimenter le débat et la réflexion sur les candidats et leurs programmes.  Retenir toutefois que les opinions exprimées ne constituent nullement un rejet ou un soutien à un quelconque candidat.

Zéphirin Diabré, candidat de l'Union Pour le Changement (UPC) à la présidence du Faso, a intitulé son document de campagne, «projet de société» et non «programme politique», comme pour insister sur son intention d'aller au-delà d'une simple gouvernance pour changer en profondeur la société burkinabè. Il n'en demeure pas moins qu'il s'agit aussi et surtout d'un programme politique. Ce document est le deuxième à passer sous notre scalpel après celui du MPP qui a été pour le moins dire en deçà de nos attentes.

L'impression d'ensemble que le document de l'UPC imprime sur le lecteur, en tout cas l'auteur de cet article, est : waw, impressionnant! Il ne faut pas voir en cette appréciation un quelconque lien caché avec le candidat. C'est juste que : «même quand on n'aime pas le lièvre, il faut reconnaître qu'il court vite». Par objectivité et par honnêteté intellectuelle, on ne peut qu'apprécier ce qu'on a sous les yeux. D'abord sur la forme, le document est volumineux (136 pages), très bien écrit, avec une attention particulière au formatage, à la langue ainsi qu'à la précision et la simplicité des idées. Ce soucis du détail en dit long sur le sérieux de son rédacteur.

Son contenu est bien résumé au début sous la forme d'un plaidoyer du candidat, une sorte de lettre de motivation, pour convaincre qu'il est le meilleur choix pour les Burkinabè. Il mentionne au premier plan de son CV, son ancien statut de Chef de File de l'Opposition Politique (CFOP), institution au sein de laquelle il «a œuvré pour une opposition unie dans sa diversité et crédible aux yeux des Burkinabè». Contrairement à la schizophrénie notoire des leaders du MPP, Zéphirin Diabré, lui ne fuit pas son passé d'ancien ministre et président d'institution (Conseil Économique et Social) dont il pense que ça lui donne l'expérience nécessaire pour être «opérationnel dès le premier jour».

Il rappelle aussi son passé d'universitaire, de haut cadre du privé (BRAKINA) et d'ancien fonctionnaire international (PNUD). Il nous martèle qu'il se battra «avec passion, énergie et intelligence pour le bien-être de chaque Burkinabè». Il pose lui-même la question : «pourquoi, moi Zéphirin Diabré, je dois mériter votre confiance ?» et essaye d'y répondre par une affirmation claire de ses ambitions pour le pays.

Ensuite, le candidat détaille sa vision pour le Burkina nouveau qui devrait s'appuyer selon lui sur le «burkindlim» qu'il définie comme «une cristallisation des valeurs sociales et cardinales découlant de nos ascendants». Il dénonce l'acculturation adoptée comme mode de vie depuis les indépendances, qui s’est traduite par l'idée que : «tout ce qui venait du dehors était mieux que ce qui provenait de chez nous». Pour lui, le burkindlim tire ses sources des valeurs que sont : «l'amour de la patrie, le courage, la liberté, le travail, la solidarité, la sobriété, la tolérance, le pardon et le dialogue» (p16).

Pour la mise en œuvre de cette vision, il propose entre autres une «promotion permanente de nos signes culturels», une «systématisation de l’alphabétisation en langues nationales» dans les écoles dès le Cours Élémentaire deuxième année (CE2), à côté du français, chaque élève faisant le choix d'une langue, et la «création de centres culturels burkinabè» à l'étranger. Le burkindlim permettrait ainsi au Burkina Faso «d'épouser la modernité sans perdre son âme».

Il faut dire que ces idées sont lourdes de sens. Au-delà du fait qu'elles traduisent le bon sens pour ceux qui voyagent et observent le monde, elles n'étaient jusque défendues que par les sankaristes et les militants de la renaissance africaine. BurkinaThinks a publié plusieurs articles[1] insistant sur la nécessité de s'appuyer sur l'histoire, la culture et les langues africaines pour se projeter dans l'avenir.

C'est réconfortant de voir un prétendant sérieux à la présidence du Faso les épouser. Toutefois, ce n'est qu'un petit pas pour le moment. La critique que l'on peut faire c'est que les propositions contenues dans ce document sont loin de toucher le fond du problème de l’aliénation culturelle. Elles semblent timides au regard de l'immensité de la tâche. Mais, on peut comprendre que les contraintes de concision d'un tel document aient pu empêché les auteurs d'en dire davantage.

En ce qui concerne l'économie sur lequel Zéphirin Diabré est attendu, il ne déçoit pas, du moins pas dans l'analyse. Il part du constat que «les trois secteurs d’activités économiques (primaire, secondaire et tertiaire) évoluent de façon indépendante sans se parler» (p29), pour ensuite proposer de les connecter par des «liens vertueux». Il propose ainsi de mécaniser l'agriculture, de développer l'industrie de transformation agricole ainsi que l'industrie manufacturière, et d'augmenter la compétitivité pour vendre à l'extérieur. Mais ce ne sont pas ces propositions qui le distinguent des autres, c'est plutôt les instruments pour les réaliser.

Le premier instrument est selon lui l'État «développementiste qui va agir en liaison étroite avec le secteur privé selon le principe ... de subsidiarité : ce que l’État sait faire mieux, c’est à lui de le faire. Ce que le privé sait faire mieux, ce sera à lui de le faire !» (p30). A cela s'ajoutent la gestion rigoureuse des finances publiques, la facilitation de l'émergence d'un secteur privé dynamique, le renforcement d'un capital humain doté de nouvelles compétences, etc. Il avance aussi des idées pratiques pour réformer l'État comme le regroupement des impôts afin d'en accroître le rendement, par exemple l'impôt général sur le revenu et celui sur le capital. Ce sont là des idées nouvelles et pertinentes car le système d'imposition du Burkina est très désuet.

Pour redynamiser l'agriculture, il propose en outre la mise en place de coopératives agricoles, idée qui peut paraître étonnante de la part d'un libéral, mais qui suggère que le candidat Zeph est mu plus par un pragmatisme qui marche que par un dogmatisme idéologique. D'autres bonnes idées sont à énumérer comme la création d'une Société Nationale d'Équipement Agricole (SONEA) et celle d'une Société Nationale d'Engrais et Fertilisants (SONEF), afin de fournir les moyens nécessaire au développement de l'agriculture. Une production agricole accrue pourrait alimenter la «révolution industrielle» qu'il veut déclencher notamment par la création d'un centre National de Promotion Industrielle. Toutes ces propositions sont imprégnées de la présence de «l'État développementiste» comme catalyseur du développement des différents secteurs de l'Économie.

Il propose aussi la création de l'Office Nationale de l'Évaluation et de Contrôle (CENEC)[2], pour contrôler l'efficience des dépenses publiques. En plus, il étonne les libéraux en proposant une planification stratégique de l'économie pilotée par un nouveau Ministère de la Prospective et de la Programmation du Développement. Il prétend s'inspirer du « National Planning Commission » de l’Inde, mais ceux qui ont de la mémoire se rappelleront certainement des «plans quinquennaux» de la révolution.

Le programme économique de Zéphirin coupe ainsi l’herbe sous les pieds de ses détracteurs qui le taxent d’ultra libéral. Cette proposition de faire recours à « l’État développementaliste » et l’idée de la réintroduction de la planification centrale (une méthode d’inspiration socialiste) comme des instruments de transformation structurelle de l’économie, revèlent le choix du pragmatisme du candidat contre l’idéologie du marché. Un État efficace étant indispensable à la réalisation de son programme économique, il propose aussi de la réformer en profondeur pour, entre autres, «passer d'une administration de commandement à une administration de management». Les délais de traitement des dossiers seraient fixés et rendus publics. Chaque fonctionnaire devrait mériter son salaire.

Zéphirin Diabré propose de nombreuses idées pertinentes pour enclencher le développement économique du Burkina Faso. Toutefois, certaines références citées suscitent la méfiance. Il s'agit des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), les Objectifs de Développement Durables (ODD) et la Stratégie de Croissance Accélérée et de Développement Durable (SCADD) dont il reconnaît par ailleurs les échecs. Même si ce n'est pas le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM) (les pires), on eût pu espérer une inspiration purement endogène connaissant les dégâts que les différentes institutions internationales ont fait en Afrique.

Peut-être en est-il conscient car il propose une transparence totale dans la négociation avec les institutions financières internationales comme le FMI et la BM à travers la participation des syndicats et des organisations de la société civile. C'est une proposition véritablement révolutionnaire.


 

Au sujet de l'éducation, en plus des objectifs chiffrés comme le passage du taux de scolarisation de 80% à 100%, il propose notamment l'introduction des langues nationales dès le CE2 (chaque enfant pouvant faire le choix de sa langue), celle de l'Anglais au CM1, le port obligatoire de l'uniforme scolaire et la création d'une chaîne publique d'apprentissage des langues et de la culture burkinabè.

Ce sont là des propositions intéressantes mais qui semblent timides car introduire les langues burkinabè au CE2 valide toujours l'idée que le français vient en premier. Ce qui est contradictoire avec son vœux de mettre la culture burkinabè au centre du développement. Par ailleurs les expériences conduites au Burkina montrent qu'il est plus productif d'inculquer les concepts de base dans la langue que l'enfant maîtrise avant de les traduire dans la langue étrangère.

Au niveau du post-primaire, la création de centres d'excellence régionaux est une bonne idée. Au niveau du supérieur, des propositions intéressantes sont faites telles que créer des universités dans les régions, accorder des bourses à tous ceux qui sont en thèse, attirer les meilleurs universitaires du monde au Burkina, etc. En revanche, une idée qui nécessite un mûrissement est celle d'envoyer 100 étudiants excellents par an vers des universités étrangères. S'il n'y a pas d'incitation au retour, ça serait une fuite de cerveaux organisée telle que ce qui se produit actuellement au Burkina Faso, où on envoie les meilleurs cerveaux à l'étranger sans se soucier ni même désirer leur retour.

En ce qui concerne l'énergie, Zéphirin Diabré est l’un des rares candidats à avoir proposé des actions d’urgence, à court terme et long terme pour résoudre définitivement la question de l’électricité. Les principales propositions sont les suivantes : acheter des groupes électrogènes d'une capacité de 80 MW, créer une centrale solaire de 160 MW en 5 ans financée par un partenariat public-privé, créer 6 centrales solaires de 20 MW entièrement financées par le privé, envisager l'installation de centrales nucléaires dans le cadre de la CEDEAO ou de l'UA.

C’est surtout son idée d’électrifier 500 villages par an sur cinq prochaines années qui semble attrayante et confirme son désir d’un développement équitablement partagé entre villes et campagnes. Du reste, les investissements de long terme proposés sont novateurs mais leur financement repose sur une participation non acquise du secteur privé et des prêts qui pourraient faire exploser la dette publique du pays.

Sur le plan idéologique, Zéphirin Diabré étonne et rassure à la fois. Son positionnement idéologique libéral est politiquement risqué car l'histoire politique du Burkina est marquée par la prédominance des forces «progressistes» très opposées au libéralisme. C'est peut-être pour adresser l'inquiétude des Burkinabè qu'il a fait des propositions étonnantes comme l’utilisation de la politique fiscale comme «instrument clef d’une politique de solidarité et de redistribution de la richesse» (p31), ainsi que l'insistance sur les politiques sociales et l'équité dans la répartition des richesses.

On note aussi plusieurs propositions qui mettent l'État au centre de la politique économique. Dans l'ensemble, la base idéologique de l'UPC n'est guerre différente de la façon dont le Burkina Faso fonctionne actuellement. Étonnamment, on retrouve plus de propositions sociales-démocrates dans le programme politique de l'UPC que celui du MPP qui se déclare pourtant parti social-démocrate.

On ne saurait terminer l’énumération des mérites de ce document sans mentionner la clarté des idées, la distinction entre objectifs généraux et objectifs spécifiques, la quantification des objectifs, et enfin le chiffrage des propositions. A la fin du document est proposé un tableau de chiffrage du budget et des sources de financement des différents projets. Le projet est donc estimé à 15 milles milliards de CFA au bout de 5 ans, soit 3 milles milliards par an en moyenne. Le tout sera financé par une augmentation des ressources propres de l'État (recettes fiscales), des dons et des emprunts. Le calcul semble rigoureux mais souffre d'une projection un peu trop optimiste de la croissance économique (10% en moyenne) pour les 5 ans.

La principale critique qui peut être faite est que Zeph est victime de son sens de l’urgence. Devant l’énormité des tâches pour accélérer la marche du pays, il rêve grand en promettant de faire beaucoup en 5 ans, peut-être même trop. Il justifie cela en disant que le Burkina Faso est un grand pays (p8) et par conséquent, il faut de grands projets pour construire un État moderne. L’une des grandes qualités d’un homme politique, c’est sa vision, sa capacité à voir grand à l’avance pour guider son peuple vers des lendemains meilleurs.

Le seul problème réside dans le fait que devant les urgences et les demandes pressantes, on peut arriver à promettre le ciel et la terre pour se faire élire… Pourtant, en tenant compte du passif du régime Compaoré et du cumul des mauvaises habitudes des trois dernières décennies, il n’est pas sûr que la machine administrative puisse répondre promptement et efficacement aux objectifs du programme de Zeph. Pour cela, on est porté à croire qu’en l’espace de 5 ans, il lui serait difficile de pouvoir accomplir la totalité de ce qu’il a promis.

Aussi, certains des objectifs et propositions reposent soit sur un financement hypothétique (secteur privé), soit sur une projection trop optimiste des incidences de la politique économique. Tabler par exemple sur une création d'emplois de 140 milles par an suppose effectivement que le dynamisme de l'économie qui dépend de facteurs non contrôlables peut générer autant d'emplois. Certes ces objectifs sont formulés de sorte à ne pas les présenter comme des résultats garantis mais le lecteur non méticuleux pourrait être pris au piège de penser que c'est une promesse sûre.

De même, la projection de ne recruter en moyenne que 10-13 milles agents de la fonction publique (p53) est en porte-à-faux avec les divers engagements comme : recruter des enseignants du supérieur (p48) pour éliminer les retards académiques et créer des universités régionales, recruter 5 milles enseignants du primaire en moyenne (p44), réduire le rayon d'accès aux centres de santé de 7km à 4 km, etc., qui vont nécessiter plus que 10-13 milles nouveaux fonctionnaires par an. Il y a donc une contradiction entre certains des engagements et une insuffisance de fonds pour les réaliser.

Malgré ces imperfections - une œuvre humaine peut-elle être parfaite ? - le document de programme politique du candidat Diabré est un document dense qui contient une analyse très étendue de la situation économique actuelle du pays ainsi que des propositions excellentes pour y apporter des solutions. C'est l'une des réflexions les plus complètes qui aient jamais été produites sur le Burkina Faso par un homme politique depuis Thomas Sankara.

Bien sûr Sankara demeure inégalé, bien sûr les repères idéologiques sont différents, si ce n'est radicalement, mais Diabré s'inspire discrètement de certaines des idées de la révolution sans le mentionner. Le candidat Zeph montre qu'il est un économiste compétent et ambitieux pour son pays. La finesse avec laquelle ce document a été produit en dit beaucoup sur la compétence du candidat. Soit il s'est entouré de gens compétents pour le faire et cela prouverait qu'il a du leadership et de l’intelligence, soit c'est lui qui l'a produit et ça fournirait encore plus la preuve.

Plus que les bonnes idées, c'est cette compétence qui importe dans le choix du futur président du Faso car l'expérience politique du Burkina Faso montre que beaucoup d'usurpateurs peuvent s'approprier des bonnes idées pour ensuite mal les exécuter par incompétence. La clarté et la cohérence de la vision constituent un indice sur la conviction de celui qui a la prétention de réaliser des idées, sur la base du principe: «ce qui se conçoit bien s'énonce clairement». L'UPC de Diabré se déclare en effet consciente qu'«une action qui ne découle pas d'une vision est simplement du temps perdu», et que seule «une vision suivie d'une action peut changer le monde».

Notes

1. 1. L'Afrique face à ses langues 2. L'Afrique face à ses langues 2/2 3.La “Palabre Africaine” Peut-elle Renforcer la Démocratie en Afrique? Partie I [Retour]

2. Coïncidence ou pas, c'est le même sigle que le Centre National d'Entrainement Commando (CENEC) de Pô, d'où sont partis Blaise Compaoré et Thomas Sankara pour conquérir le pouvoir en 1983. [Retour]

Dernière modification le Samedi, 23 Janvier 2016 19:40

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